La lettre d'Emile

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La lettre d'Emile

Message  javel le Lun 4 Avr - 18:58

C'est le sujet de Toitoine qui m'a fait pensé à cette article écrit sur un autre forum, et qui exprime la passion que beaucoup ont, de nos racines, et surtout celles qui ont traversées la guerre.



Émile était mon arrière grand père. Un cousin éloigné m'a envoyé récemment une copie d'une lettre envoyée du front.
Cette lettre relate le début de la guerre, avant qu'elle ne se terre au fond des tranchées.
Même si l'on peut connaitre la vie des soldats, il est difficile de prendre la mesure de leurs souffrances.
En relisant cette lettre, je me suis dis que, un mètre, un centimètre plus à gauche ou droite, une seconde, une minute de trop, et ma famille n'existerait plus, et cela me touche profondément.

"Sampigny (Meuse) le 12 Octobre 1914

Mon Cher Charles

J’ai reçu hier soir ta carte du 6 courant, j’espère que tu as reçu la mienne de ces jours derniers. Je regrette bien que tu n’aies pas reçu les 2 lettres que je t’ai envoyées qui se sont sans doute égarées.

Notre régiment ( ?) a été plutôt épargné dès le début puisque le 25 Aout nous avons reçu 1000 hommes du dépôt d’Auxonne, c’est à dire la moitié du régiment qui n’a que 2 bataillons.

Mon bataillon (le 1er) n’a presque pas eu de perte en Lorraine mais le 2ème bataillon a eu des pertes très importantes près de Sarrebourg en Lorraine vers le 19 Aout.
Quand nous avons battu en retraite et  avons arrêté les Allemands un peu plus bas que Lunéville, c’est mon bataillon qui a écopé en une seule bataille le 25 Aout à Rozelieures, qui a duré 4 à 5 heures. Nous avons eu 35 % de perte.

Je peux dire que j’ai vu la mort de près ce jour là. Un obus ayant éclaté au milieu de ma section au moment où nous montions à l’assaut du village, a tué mon capitaine, mon lieutenant et 4 ou 5 hommes, 7 ou 8 autres ont été blessés. J’ai été tout simplement renversé par le déplacement d’air mais sans une égratignure.

Après cela nous avons continué l’assaut, ce qui restait de ma section, avec notre adjudant en tête. En arrivant en haut, nous trouvons le 134ème de (……) qui s’en va en criant « sauve qui peut » (c’est une spécialité du 134ème de se sauver devant l’ennemi voyez (…………..)

Nous voilà donc seuls là haut, une cinquantaine dans une bien mauvaise position. Malgré cela, nous attendons l’ennemi qui vient en tiraillant caché derrière des bottes de paille.

Nous tirons dessus comme (.) et le plus que nous pouvons. Un ricochet de balle vient se loger entre mon sac et mon dos, dans ma chemise en faisant simplement un petit rouge.

A côté de moi les balles sifflent comme si j’étais entouré d’un essaim de mouches. Les camarades tombent  blessés ou tués. L’ennemi continue d’avancer et comme nous ne sommes pas en force, il faut battre en retraite. En descendant la colline, nous trouvons un ruisseau que nous traversons avec peine, ayant de l’eau à la ceinture.

Exténués nous ne pouvons même plus courir et avançons lentement, résignés à accepter la mort qui bourdonne sans interruption autour de nos oreilles. Les Allemands qui sont en haut  de la colline l’ont belle pour nous canarder nous qui marchons tranquillement dans la plaine, sans même riposter pour gagner un bois qui se trouve 1500 mètres plus loin.

Plusieurs de nous tombent encore. A chaque instant je m’attends à avoir le même sort. Enfin, par un vrai miracle, j’arrive sain et sauf au bois où je suis en sureté. Là, je trouve les blessés qui ont pu se trainer hors de portée de l’ennemi. Quel triste spectacle ! Le 1er que je rencontre a reçu une balle dans un œil par lequel le sang coule à flots. Plus loin un autre a un bras fracassé, un autre, le côté à moitié emporté par un éclat d’obus et beaucoup d’autres dans le même genre. On a peine à se croire au XXème siècle et on ne peut se figurer, si on ne l’a vu, que pareilles atrocités puissent exister à notre époque.

Et dire que depuis 2 mois et 10 jours, nuit et jour, il se produit de semblables carnages !!!

Depuis cette date du 25 Aout qui restera toute ma vie gravée dans ma mémoire, nous n’avons plus jamais eu l’occasion d’être engagés directement. C’est à dire que nous avons toujours été par la suite soutien d’artillerie, placés entre l’artillerie allemande et la nôtre, nous avons reçu souvent des obus quand l’ennemi nous apercevait et par suite encore quelques morts et blessés.

Un jour entre autres, un obus étant arrivé sur une de nos sections, cachée à la lisière d’un bois, tua d’un seul coup 11 hommes et en blessa 13 autres. Ce n’est pas drôle de voir un bras par ci, une jambe par là, une tête séparée de son tronc, etc…

Nous avons quitté la Lorraine française le 15 Septembre pour venir renforcer l’armée qui se trouve entre Toul et Verdun.

Pour le moment, nous sommes face à face depuis 3 semaines avec une armée qui vient de Metz pour secourir l’armée allemande se trouvant dans la forêt de l’Argonne. Il suffit que nous l’arrêtions et nous nous en tenons là.

Je suis avec ma section dans les tranchées couvertes où, depuis 5 fois 24 heures, nous n’avons pas le droit de mettre le nez dehors la journée, sous peine de nous faire voir par l’artillerie ennemie et de recevoir des obus.  Nous ne pouvons sortir que la nuit.

On nous apporte à manger du village voisin dès que le soleil est couché le soir et le matin avant qu’il se lève. La journée, rien. Tu penses qu’on s’ennuie. Je ne sais quand on nous relèvera, mais malgré toutes nos souffrances, nous préférons rester là que d’aller dans un poste peut être beaucoup plus dangereux.

Je ne sais si cette lettre arrivera avant ton départ, je l’espère, car je souhaite qu’on te laisse à Dijon le plus longtemps possible. C’est déjà bien assez d’être exposés nous deux René.

En attendant le plaisir de lire une grande lettre de toi, je t’embrasse bien affectueusement.

Ton frère.

Emile.


Émile disparu paisiblement en 1986 à l'âge de 102 ans sans jamais en avoir parlé.

Étrangement nous sommes tous affecté par des événements qui se sont passés il y a bien longtemps. Plus ils ont été violents, plus leurs résonances durent au sein des familles touchées par eux.
En y repensant, seul mon grand père (Il n'avait pas été mobilisé car il avait déjà 4 enfants.) et moi n'avons pas connu la guerre depuis la révolution Française.
Mon ancêtre termina sa carrière militaire par la retraite de Russie en marchant de Moscou à sa Bresse natale, et mon Père l'Algérie, et moi de l'airsoft... Embarassed

Nos paix sont construites sur les cendres de nos guerres.(Javel)


Dernière édition par javel le Mar 5 Avr - 8:34, édité 1 fois
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Re: La lettre d'Emile

Message  toitoine66 le Lun 4 Avr - 20:34

Vraiment très touchante cette lettre mon cher Javel, elle mérite dignement de finir dans le livre "paroles de poilus", que je conseil a tout français.

Et pour ta réflexion sur les guerres et le rôles de nos hommes, je souffre aussi du complexe. Tout mes ancêtres, mon père compris, ont servis la France sauf... moi et 2 cousins...  ces hommes servent parfois bien malgré eux, mais il n’empêche qu'ils ont su rester digne dans la fournaise de l'Histoire.
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Re: La lettre d'Emile

Message  ZAM le Jeu 7 Avr - 20:17

Très émouvant et très intéressant javel !

J'ai retrouvé la trace de mon aïeul originaire du département de la Guadeloupe : Sur le site "Mémoire des hommes.gouv".
Pour la famille le délais était long pour savoir si joseph était mort ou disparu.

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Re: La lettre d'Emile

Message  javel le Dim 4 Sep - 22:56

Une pensée pour Joseph Zamia ce soir.
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Re: La lettre d'Emile

Message  Puff le Mer 7 Sep - 9:09

Cette lettre est très touchante. C'est très étonnant qu'elle ait pu échapper à la censure étant donné le caractère très factuel de son contenu. En tout cas, l'écriture est une affaire de famille chez les Javel ! Mon arrière grand-père paternel est mort au combat dans les tranchées. Malheureusement, je n'ai jamais réussi à trouver quoi que ce soit à son sujet, même en consultant les Archives Départementales en ligne. Certaines histoires ont disparues avec les hommes. C'est vraiment bien que bon nombre d'histoires comme celle de ton ancêtre puissent perdurer au sein de la mémoire familiale à défaut de collective.

Zam, ton aïeule était sur une toute petite île à l'est de la Guadeloupe. C'est un plateau incliné dont le point culminant se situe à 275m d'altitude. La Désirade aujourd'hui, c'est environ 1500 habitants, je te laisse imaginer la population de l'époque ! A l'époque, l'activité principale de l'île reposait sur une léproserie, une prison et la pêche qui reste encore aujourd'hui l'activité principale des iliens.
Tu n'as pas plus d'infos sur ce qu'il y faisait ? Peut-être a-t-il fait son service à la prison ? On y déportait les "indésirables" de la Guadeloupe et sans doute aussi des déportés politiques comme dans toute la caraïbe.
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Re: La lettre d'Emile

Message  javel le Mer 7 Sep - 9:25

Puff a écrit:Certaines histoires ont disparues avec les hommes.
Comme ma mère dit toujours et le répète (elle radote...) : "Un vieux qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle!"

C'est tellement juste!

Quant à la censure, je pense que nous somme au début du conflit, sûr de notre victoire rapide et que les premiers courriers dans l'urgence de l'avancée Allemande n'ont pas été traité. C'est bien plus tard que le moral et le soutient à la guerre de l'arrière devait être maintenue tant bien que mal, qu'une sévère censure c'est fait jour.
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Re: La lettre d'Emile

Message  Puff le Mer 7 Sep - 9:56

Ta mère dit juste ! Wink Et tu dois avoir raison pour la censure. Je connais très mal cette période.
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